Article original: Accès à l’IVG, le monde à mi-chemin, par Cathérine Mallaval, Virginie Ballet et BIG, publié le 27 septembre 2016 sur Libération

Éditorialisé par Esther Simsek, Marine Pflaum et Isabelle Sigelakis 


C’est un droit si fragile que, même en France, quarante et un ans après l’adoption la loi Veil autorisant l’avortement, on en est encore à combattre. Dans le viseur de la ministre des Droits des femmes, ces sites internet «pro-vie» qui avancent masqués pour véhiculer des informations biaisées sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG).


Sites pro vie – source : Pearltrees de isabellesigelakis

Un amendement au projet de loi «égalité et citoyenneté» devrait permettre d’élargir encore le délit d’entrave à l’avortement à ces désinformateurs en ligne. A la clé : deux ans de prison et 30 000 euros d’amende.

C’est un droit si fragile que se tient ce mercredi une journée mondiale prônant la dépénalisation de l’avortement sur une planète où seuls 61 Etats autorisent l’IVG sans restriction. Bilan : seulement 39,5 % des femmes dans le monde ont pleinement accès à ce droit. De ce fait, plus de 21 millions d’avortements clandestins sont pratiqués dans le monde par an (sur 43,8 millions d’avortements au total), engendrant près de 47 000 décès consécutifs.

l'avortement dans le monde: progrès et reculs source: blog petravolta
L’avortement dans le monde : progrès et reculs – source: The World Abortion Laws

C’est un droit sans cesse remis en cause. Flagellant sur sa base, l’Espagne a bien failli l’envoyer valser. En ce moment, la Pologne se durcit, tandis que d’autres font depuis longtemps de l’obstruction : Malte, Chypre, Andorre, Suriname, Honduras… Sans oublier l’impitoyable Irlande du Nord.

«Si on veut être optimiste et que l’on considère ces cinquante dernières années, alors oui on assiste à une libéralisation. Mais il y a aussi des reculs et des poches de résistance, observe Amapola Limballe, membre de la commission «Femmes» d’Amnesty International France. En outre, un seul état des lieux du droit à l’avortement ne rend pas compte de tous les obstacles pratiques auxquels doivent faire face les femmes dans le monde : les fermetures de clinique, les demandes d’autorisation du conjoint, le harcèlement à l’entrée des hôpitaux, etc.»

Désespérant ? «Heureusement, chaque fois que ce droit est menacé, des contre-feux s’allument dans la société civile. Comme on l’a vu en Espagne», note Amapola Limballe. Et puis, certains s’ouvrent petit à petit. Ainsi le Chili, qui faisait partie du club des plus stricts, est en train d’examiner une proposition de loi qui établirait des exceptions en cas de viol ou d’inceste. Pas la panacée, mais un petit pas.

Salvador : l’enfant ou la prison

Au Salvador, l’avortement est absolument illégal, comme au Suriname ou au Honduras. Qu’importe que la grossesse résulte d’un viol, d’un inceste ou présente un risque pour la vie de la mère : elle doit être poursuivie à tout prix selon la loi de ce petit pays catholique d’Amérique centrale. Ne pas s’y conformer fait encourir des peines de prison de huit à vingt ans aux femmes. Une vingtaine de femmes seraient d’ailleurs actuellement emprisonnées. «La terrible répression à laquelle font face les femmes et les jeunes filles du Salvador […] s’apparente à des actes de torture»,dénonçait Amnesty International en 2014.

Le Salvador: La violence contre les femmes et l’interdiction de l’ivg – source : Pearltrees isabellesigelakis

Ce qui n’a pas empêché le parti conservateur Arena de présenter cet été une proposition de loi visant à imposer des peines allant de trente à cinquante ans de prison pour les femmes mettant fin à leur grossesse, soit l’équivalent des assassinats avec actes de cruauté.

Irlande : une «violation des droits fondamentaux»

C’est un sérieux rappel à l’ordre qui a été adressé à l’Irlande (1) en juin : le Comité pour les droits humains des Nations unies a estimé que la législation du pays sur l’avortement, l’une des plus sévères d’Europe, a engendré une violation des droits fondamentaux d’Amanda Mallet. La jeune femme s’était vue refuser un avortement malgré une malformation fœtale mortelle. Dans ce pays, l’avortement est un crime passible de prison. Et depuis trente-trois ans, le droit à la vie de l’enfant à naître est inscrit dans la Constitution. Conséquence : environ 4 000 Irlandaises se rendraient chaque année à l’étranger pour une IVG. Toutefois, il y a trois ans, le Parlement a adopté une loi autorisant l’interruption d’une grossesse en cas de risque «réel et substantiel» pour la vie de la femme enceinte.

Pologne : plus dure sera la loi

Des opposants au projet de loi interdisant l’avortement manifestent en avril à Varsovie. Photo : Wojtek Radwanski – source: AFP

Votée en 1993, la loi en vigueur en Pologne n’autorise l’avortement qu’en cas de risque pour la vie ou la santé de la mère, d’examen prénatal montrant une pathologie grave et irréversible chez l’embryon ou de grossesse résultant d’un viol ou d’un inceste.

Des Polonaises manifestent contre la proposition de loi interdisant l’avortement, le 3 octobre 2016 à Varsovie. Photo: Janek Skarzynsky – source: AFP

C’est l’une des plus restrictives d’Europe. Comme si cela ne suffisait pas, le Parlement conservateur poursuit ses travaux sur une proposition d’initiative citoyenne déposée par le comité «Stop avortement», interdisant complètement l’avortement, à une exception près : lorsque la vie de la femme enceinte est en danger immédiat. Moins de 2 000 avortements légaux sont pratiqués chaque année en Pologne. Le nombre des IVG clandestines ou pratiquées à l’étranger reste inconnu. Les organisations de défense des droits des femmes l’estiment entre 100 000 et 150 000.

Italie : les gynécos font objection, les nouveaux directeurs de conscience

1978, une loi autorise les femmes qui chantent dans les rues de Rome «l’utero è mio e me lo gestisco io !» («c’est mon utérus, c’est moi qui le gère !») à avorter. Problème, ce texte souffre d’une faille judiciaire : il autorise les médecins à refuser de pratiquer des avortements pour des raisons religieuses ou personnelles en se déclarant objecteurs de conscience. Or, le nombre de médecins faisant jouer cette clause de conscience ne cesse d’augmenter : 70 % des gynécologues l’invoquent.

L’Italie s’émeut d’un drame de l’avortement – source : Europe1fr

Ils sont encore davantage dans certaines régions du Sud. Alors que le gouvernement estime à quelque 12 000-15 000 le nombre d’avortements illégaux par an, des sources indépendantes avancent, elles, le chiffre de 50 000 cas.

 

Afrique : interdire et faire mourir

Les lois les plus strictes n’empêchent pas les femmes d’avoir recours à l’avortement, mais cela les pousse à entamer des «procédures à risques» (médicaments, solutions toxiques, introduction d’objets dans l’utérus…), qui peuvent entraîner la mort. C’est particulièrement le cas en Afrique.

Selon l’institut Guttmacher, organisation non gouvernementale américaine spécialisée dans la recherche sur la santé sexuelle et reproductive, «presque tous les décès imputables à l’avortement surviennent dans les pays en développement, principalement en Afrique». Sur ce continent, où seuls trois pays (le Malawi, la Tunisie et l’Afrique du Sud) autorisent l’interruption volontaire de grossesse sans restriction, 98 % des avortements pratiqués seraient «non médicalisés»,selon les termes de l’Organisation mondiale de la santé. Résultat : pour l’Afrique subsaharienne, le taux de mortalité s’élève à 460 avortements sur 100 000, contre 0,6 pour les Etats-Unis.

Etats-Unis : un sujet passionnel

Janvier 1973, les Etats-Unis légalisent l’avortement. Par sept voix contre deux, les juges de la Cour suprême (arrêt Roe v. Wade) autorisent les femmes à décider librement d’une interruption d’une grossesse. Juin 2016, la Cour suprême réaffirme avec force ce droit, question passionnelle qui n’a jamais cessé de déchirer le pays pour moitié hostile à l’avortement.

A cinq juges contre trois, l’instance juge illégale une loi de 2013 au Texas qui impose aux cliniques pratiquant des avortements de posséder un plateau chirurgical digne d’un milieu hospitalier. Cet arrêt de la Cour suprême, au-delà du cas texan, est un revers cinglant pour les «pro-life» qui, dans 27 Etats (essentiellement du Sud), ont obtenu le vote de restrictions sévères au droit à l’interruption volontaire de grossesse, créant une sorte de «désert de l’avortement» de la Floride au Nouveau-Mexique, en passant par le Midwest.

Asie, Europe orientale : avortements sélectifs

En moyenne, dans le monde, il naît 105 garçons pour 100 filles. Mais la Chine, l’Inde et d’autres pays d’Asie enregistrent une proportion anormalement élevée de garçons chez les nouveau-nés, liée notamment à des avortements sélectifs. Il naît près de 118 garçons pour 100 filles en Chine. Et les Nations unies estiment à environ 500 000 chaque année en Inde le nombre d’interruptions volontaires de grossesse destinées à éviter la naissance d’une fille. Voilà la face très noire de l’avortement. Encore assombrie depuis la publication en 2013 d’un rapport de l’Institut national des études démographiques (Ined) intitulé la Masculinisation des naissances en Europe orientale sur le développement des avortements sélectifs dans le Caucase du Sud et l’ouest de Balkans. Notamment en Arménie et en Azerbaïdjan.

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