Article original : Gérard Kafadaroff, «Manger bio a-t-il un sens ?», Slate, 12/05/2016

 

Manger bio a-t-il du sens ?

 

Aujourd’hui, l’agriculture biologique est une tendance en pleine expansion qui déchaîne les passions. Le bio est dans l’air du temps et les produits estampillés AB bénéficient d’une bonne image auprès des consommateurs. Beaucoup moins pour les agriculteurs, qui consacraient en 2014 moins de 5% des surfaces agricoles à l’agriculture biologique. Entre idéalisation des consommateurs du « made in bio » d’un côté, et diabolisation des fervents d’OGM de l’autre, les vertus du bio sont-elles vérifiées ?

I Love Bio – Joana Kruse (fineartamerica, 2012)

 

Certification AB (réservée aux étiquetages) – Agence BIO

Gouvernements, associations écologistes, grande distribution alimentaire, médias, se retrouvent pour vanter les vertus des produits bio. Et cette frénésie nous fait découvrir des produits insolites comme la limonade bio, les pneus bio, les jeans bio, les «cigarettes bio et équitables», les couches bio, les shampoings bio, les aliments bio pour chats jusqu’au «cercueil bio pour les amoureux de la nature» ! Un fourre-tout qui s’éloigne de la définition donnée à l’agriculture biologique (AB). Rappelons que l’AB se caractérise par l’adoption de méthodes de production agricoles excluant les produits chimiques de synthèse (pesticides, engrais), les OGM et, selon le ministère de l’Agriculture, «trouvant son originalité dans le recours à des pratiques culturales et d’élevage soucieuses du respect des équilibres naturels». Contrôlée par des organismes certificateurs, elle est régie par un cahier des charges sans être soumise à une obligation de résultats.

 

Déferlante verte du politiquement correct

Les nombreuses études scientifiques réalisées depuis plusieurs décennies n’ont pas permis de mettre en évidence des bénéfices sanitaires significatifs pour l’AB. Des travaux de l’Afssa en 2003 à ceux de l’Efsa en 2015 en passant par l’étude de l’Inra de 2013 ou les recherches menées par l’université de Stanford en 2012, les conclusions sont identiques: pas de bénéfices significatifs pour la santé !

Seuls points positifs: moins de résidus de pesticides de synthèse et teneurs en antioxydants légèrement plus fortes dans les fruits. À l’inverse, un plus grand nombre de contaminants biologiques a été décelé. Mais que comptent les austères avis scientifiques face à la détermination militante des écologistes, au marketing agressif des groupes comme Carrefour ou Auchan et à la déferlante verte et bio du politiquement correct ?

Manifestation anti-pesticides à Bordeaux en Février 2016 – Vilmauve (Mediapart, Avril 2016)

Les contaminants biologiques (mycotoxines, bactéries) ne sont-ils pas pour l’AB une menace sanitaire autrement plus inquiétante que celle non prouvée des résidus de pesticides détectés à des doses très inférieures au seuil de dangerosité ou celle illusoire des OGM, qui justement permettent de réduire l’utilisation de pesticides ?

 

Controverse :

Plus ou moins de pesticides avec les OGM ?

 

En 2011, une sévère épidémie de gastro-entérite a frappé l’Allemagne, causant 3.000 malades et 43 décès. Les concombres espagnols contaminées par une souche pathogène de la bactérie E. coli produites par une ferme allemande pratiquant l’agriculture biologique furent identifiées responsables de cette grave crise sanitaire curieusement bien peu relatée par les médias. Pour éviter d’affoler les parents d’enfants fréquentant les cantines scolaires où les repas bio sont encouragés par les responsables politiques ? Que serait-il advenu si un pesticide ou un OGM avait été reconnu coupable de ces quarante-trois morts voire d’un seul ?

Rotation des cultures – AREC

Il faut admettre que les bénéfices environnementaux de l’AB ne peuvent être niés, surtout lorsque sont réhabilitées à juste titre des pratiques agronomiques souvent négligées comme l’amélioration de la fertilité des sols ou la rotation des cultures. Cependant, l’usage plus fréquent du travail mécanique générateur d’émissions de CO2 et surtout les rendements plus faibles de l’AB (chute de rendement de 50% entre 1998 et 2008, selon l’Inra) constituent un lourd handicap, qui empêche ce mode de production agricole de répondre au défi alimentaire toujours prégnant ainsi qu’au changement climatique.

 

Controverse:

Oui, l’agriculture biologique peut nourrir la planète

 

Manne pour la grande distribution

En 2010, selon la revue Que choisir ?, le panier bio coûtait 57% plus cher que le panier conventionnel correspondant. La même année, une enquête du magazine L’Expansion annonçait un surcoût de 70% pour un panier d’une trentaine de produits bio de consommation courante achetés dans un hypermarché Auchan en banlieue parisienne. En 2011, l’enquête du magazine Linéaires, spécialisé dans les grandes et moyennes surfaces alimentaires conclut: «manger bio coûte encore 58% plus cher» !

Ces prix élevés sont surtout une manne pour la grande distribution alimentaire, qui promeut activement les produits bio. C’est aussi une opportunité pour les agriculteurs, notamment ceux disposant de main-d’œuvre ou ayant fait le choix de cultures à faible pression parasitaire et faciles à convertir en bio. En revanche, pour le consommateur, l’accès aux produits bio reste surtout réservé aux familles aisées et aux citadins «bio-bobo» !

 

Controverse :

Mes astuces pour acheter bio à moindre coût

 

Pour protéger leurs cultures, les agriculteurs font appel à la chimie de synthèse, comme nous le faisons avec les médicaments pour préserver notre santé. Ces molécules subissent des instances d’évaluation ensuite, de nombreuses études approfondies pour évaluer les risques sanitaires et environnementaux avant d’être commercialisées. En outre, les produits jugés potentiellement les plus dangereux sont retirés progressivement du marché et des progrès considérables ont été faits par les agriculteurs pour les utiliser de façon raisonnée. Mais, sous la pression médiatique et des écologistes, les pesticides restent dans l’opinion un danger majeur. L’agriculture bio surfe sur cette peur de la chimie et le retour en force du naturel idyllique.

 

Ostracisme dogmatique des OGM

Plus étonnant est le rejet des OGM par l’agriculture bio. Les OGM ne sont-ils pas issus des biotechnologies, autrement dit, des «technologies bio» ? Pourquoi cet ostracisme, alors que les agriculteurs bio utilisent sans aucune réticence des semences qui ont subi des modifications génétiques bien plus importantes que les OGM comme les variétés obtenues par mutagénèse ou la variété de blé Renan adoptée par les agriculteurs bio ?

Il est vrai qu’en Europe et en France les OGM sont diabolisés malgré leur adoption massive dans le reste du monde et l’absence de problèmes sanitaires ou environnementaux depuis vingt ans. Belle opportunité pour l’AB de jouer la sécurité auprès des consommateurs ! L’engagement bio est pour certains agriculteurs un choix plus dogmatique que rationnel à l’image des initiateurs de l’agriculture biologique. Quant aux consommateurs bio, ne sont-ils pas victimes malgré eux des «écofictions» anxiogènes et moralisatrices qui abreuvent nos écrans ou des reportages à charge contre les pesticides et les OGM que la télévision marchande de peurs livre sans vergogne ?

Produits chimiques : nos enfants en danger – Cash Investigation (Youtube, Février 2016)

 

Une thérapie «placebio» n’est-elle pas en train de naître chez quelques malades imaginaires technophobes ou naturophiles ?

Serving McDonalds to food experts – LifeHunters (Youtube, Octobre 2014)

Faire le choix agricole ou alimentaire bio, pourquoi pas ? Sauf risque majeur avéré, pourquoi irait-on contre la liberté de choix du citoyen, agriculteur ou consommateur ? En revanche, attribuer de fausses vertus à l’AB, idéaliser le naturel ou susciter la peur de l’industrie chimique et du génie génétique, fruits de l’intelligence de l’homme, n’est-ce pas un comportement trompeur et régressif ?

 

Editorialisation : Léa B, Camille L, Morgane M

 

 

Article original : Marine Albarede, « Consommation Collaborative : l’enjeu du financement et de la gouvernance« , InternetActu, 21/04/2015

Éditorialisation: Meryem B, Bassira C, Alexis B


Consommation collaborative : Seriez-vous prêt à vous lancer ?

 En France, la consommation collaborative connaît une place de plus en plus imposante et les français ne rechignent pas avoir recours à cette pratique apparue ces dernières années. La première partie de cette article issue d’InternetActu, tisse le lien entre l’aspect coopératif et économique de ce modèle. La consommation collaborative prend de plus en plus de place dans notre société, se questionner sur l’avenir, les succès et échecs de ce système en devient primordial. L’enjeu serait pour ce système de gagner en coopération, à travers des circuits alternatifs de financement et de gouvernance.

 

La consommation collaborative recouvre des initiatives et projets divers ; elle propose des services pairs à pairs qui mettent en relation directement les individus entre eux, mais aussi d’autres dans lesquels les particuliers s’organisent pour la gestion de ressources communes. Les questions de la gouvernance et de la répartition de la valeur,… au sein de ces initiatives auraient pu rester non posées, mais les craintes de voir les grandes plateformes de la consommation collaborative concentrer toujours plus de valeurs sans que les usagers n’aient leur mot à dire amènent à s’interroger sur les modèles à l’oeuvre.

Dans ce paysage collaboratif, les exemples d’initiatives plus modestes (proches de l’Economie sociale et solidaire (ESS), du type AMAP, SEL, mais aussi des supermarchés coopératifs…) ayant instauré un mode de fonctionnement coopératif ne manquent pas ; et si c’était dans ces principes de gouvernance, valeur, expérience… plus partagées que la consommation collaborative pouvait pleinement s’épanouir ?

Vidéo Youtube : Netinvestissement.fr / BFM Business,  14 Mars 2014

QU’EST-CE-QUE LE CROWDFUNDING ? Le financement participatif, ou crowdfunding  («  financement par la foule ») est un mécanisme qui permet de collecter les apports financiers – généralement des petits montants -d’un grand nombre de particuliers au moyen d’une plateforme sur internet  – en vue de financer un projet. Deux parties sont mises en présence : l’épargnant qui souhaite investir une certaine somme d’argent dans un projet auquel il croit et le porteur de ce projet qui ne possède pas les fonds nécessaires pour le mettre en œuvre. L’un et l’autre se rencontrent sur internet via une plateforme dédiée : Les projets sont présentés par leurs porteurs et les épargnants choisissent de financer ceux qui les intéressent à hauteur de ce qu’ils souhaitent investir. Plusieurs  modalités  de financement participatif existent: le don (avec ou sans contrepartie), le prêt (avec ou sans intérêts) et l’investissement en capital. (source : www.entreprises.gouv.fr)

Doit-on encourager la consommation collaborative ? 


La consommation collaborative ne se résume pas à une « uberisation » économique. 

campagne de publicité de la société UBER, rentrée 2016
campagne de publicité de la société UBER, rentrée 2016

Pour beaucoup de monde (et de média…), la consommation collaborative est surtout représentée par les grandes plateformes que sont Airbnb, BlablaCar, Uber [1],… Dans les faits, ces grands exemples régulièrement cités ne sont que l’arbre qui cache la forêt d’un paysage très divers et en mouvement. Des modèles marchands cohabitent avec du non-marchand, des services ou plateformes locaux avec des services déterritorialisés ou agissant à des échelles différentes,… Bien sûr, toutes les initiatives de consommation collaborative ne visent pas à croître de façon exponentielle ni à passer à l’échelle (ce n’est par exemple pas du tout l’objectif d’initiatives hyperlocales type SELs, AMAPS, etc.). Mais chaque jour voit le lancement de plusieurs startups de la consommation collaborative dont toutes ne réussiront pas à s’imposer durablement dans le paysage, et le taux de mortalité de ces initiatives reste élevé. Le modèle de développement des Airbnb, BlablaCar et autres, que beaucoup prennent en exemple, est-il systématiquement à suivre ? Au-delà du fait qu’il sera dans les faits difficile à suivre pour la plupart des plateformes/services, dont la proposition de valeur n’est pas toujours claire et qui arrivent sur un marché déjà encombré, ce modèle interroge. 

dessin proposé par : http://manosque.cartridgeworld.fr/
dessin proposé par : manosque.cartridgeworld.fr

Valeurs et partage : les fondements du financement collaboratif

Les critiques qui voient le jour autour de l’évolution de ces plateformes, émanant d’utilisateurs de la première heure, mettent le doigt sur un des problèmes : les utilisateurs, qui contribuent pourtant aux services en proposant leurs véhicules, leurs services, leurs logements, leur « force de travail »… n’ont pas (ou peu) leur mot à dire quant à l’évolution des services. 

Dessin de Jean-Jacques Beltramo, dessinateur de presse

« Passage au mode payant de Blablacar, le début de la fin pour le covoiturage ![ …] Côté chiffres, il n’y a rien à dire, en opérant ce virage à 360°, le site a vu exploser son nombre d’inscrits et par là même son chiffre d’affaires. Mais en gagnant des inscrits, le site et son équipe en ont perdu les fondements du covoiturage, basé sur la confiance d’autrui et le partage.[ …] avec plusieurs millions d’utilisateurs, d’autres moyens sont possibles pour la monétisation d’un modèle comme Covoiturage.fr, sans pour autant passer par une taxation systématique du voyage [ …] Le covoiturage n’est plus social, il est purement économique » estime un covoitureur de la première heure.

En somme, l’expérience devient déceptive. En laissant place au service, le sentiment d’appartenance s’estompe, et la valeur semble toujours plus concentrée…

Les modèles d’une économie fonctionnant grâce aux contributions de ses utilisateurs peuvent-ils continuer à se développer de la même façon que ceux de l’économie traditionnelle, en n’associant pas les utilisateurs et clients à la décision ? La question agite certains usagers et acteurs de la consommation collaborative. Et il nous semble également que c’est un défi à relever pour que l’économie collaborative ne sombre pas dans l’économie à la demande.

Le financement, nœud du problème.

Les startups de la consommation collaborative semblent prises dans une sorte d’engrenage quasi infernal : leur trajectoire de financement et de développement (comme pour les startups plus globalement) les pousse à une croissance rapide. Les objectifs, la promesse de valeur économique doivent être ambitieux à court terme, pour que celles-ci trouvent les financements nécessaires auprès des Business Angels et Venture Capitalists, qui escomptent un retour sur investissement important. La croissance des services se fait ainsi parfois au détriment des utilisateurs, qui ne sont pas associés à la décision (par exemple aux modifications des conditions d’utilisation, fréquentes) dans un souci de ne pas ralentir la croissance de la startup. La réflexion sur le partage de la valeur et la conservation d’une véritable expérience collaborative, lorsque le service se développe, sont souvent un peu vite occultées.


La pratique doit prendre une forme nouvelle.

baromètre 2015 du financement participatif en France, édité par financeparticipative.org
baromètre 2015 du financement participatif en France, édité par financeparticipative.org

Alors qu’une grande partie des consommateurs collaboratifs déclare « rechercher du sens » avec ces modes de consommation, avec pour certains une envie de s’impliquer d’une manière plus active, l’expérience de consommation proposée par les startups de l’économie à la demande n’est pas fondamentalement différente de celle proposée par l’économie traditionnelle – si ce n’est que le service est assuré par d’autres particuliers au lieu d’une organisation. Les consommateurs-contributeurs commencent eux aussi à faire part de leur mécontentement : en mai 2014, une « centaine de chauffeurs d’Uber a manifesté devant le siège de l’entreprise à San Francisco [ …] contre les fluctuations de tarifs que décide unilatéralement la société dans la plus grande opacité, contre l’absence d’écoute de leurs besoins et contre les menaces face à toute mauvaise note reçue d’un passager qui peut les faire exclure du service… ». Certes, il s’agit avec Uber de professionnels indépendants, et pas tout à fait de consommation collaborative (autre exemple, la revendication collective de travailleurs du Mechanikal Turk d’Amazon fin 2014) mais l’exemple est également révélateur de la tension existante entre des modèles distribués, dans lesquels la décision et la gouvernance ne sont pas partagées.

De tels modèles pourraient même s’avérer plus risqués à terme : « vous ne pouvez pas vraiment remédier aux problèmes économiques d’aujourd’hui en utilisant les mêmes structures d’entreprises qui ont créé les problèmes économiques que l’on connaît », souligne Janelle Orsi pour Shareable, expliquant qu’en raison de leur mode de gouvernance et de propriété, les Airbnb, TaskRabbit et autres pourraient être rachetés par des organisations encore plus centralisées, qui se soucieront encore moins de leurs utilisateurs.

Dans ce contexte, réinventer les structures et les trajectoires de développement des entreprises collaboratives – ou en inventer de nouvelles, plus “coopératives” et moins “capitalistiques” est une transformation nécessaire porteuse d’enjeux forts : mettre en adéquation projet économique et projet social, réaffirmer des principes forts (expérience, appartenance à une communauté,…) de l’économie collaborative et ne pas tomber dans l’économie “à la demande”, éviter les débordements d’utilisateurs, favoriser la diversité et l’implication des citoyens (là encore nécessaire pour un projet collaboratif !), faciliter les évolutions du projet… Peut-on s’inspirer de modèles de gouvernance plus partagée, où la redistribution de la valeur aux utilisateurs est un véritable enjeu, pour imaginer autre chose ? Comment les principes du modèle coopératif par exemple, présent depuis longtemps dans l’ESS, associant valeurs de solidarité et de démocratie, peuvent-ils être explorés et adaptés à la consommation collaborative ?

En réalité il existe déjà d’autres modalités de financement moins centralisées : crowdfunding , equity crowdfunding  (qui permet à un entrepreneur de lever des fonds auprès de particuliers qui investissent en échange d’actions),… dont se saisissent déjà régulièrement les acteurs de la consommation collaborative, quels que soient leur mode de gouvernance et leurs principes. La Louve, supermarché coopératif qui devrait bientôt voir le jour à Paris, y a par exemple levé une part importante de ses financements. Mais on pourrait aussi imaginer le développement de fonds d’investissement, privés ou publics, ou de conseils, spécialisés dans l’accompagnement de ce type de projets.




Pearltrees : Consommation collaborative

Consommation collaborative, par consommationcollab


[1] « Uber, anciennement UberCab, est une entreprise technologique américaine qui développe et exploite des applications mobiles de mise en contact d’utilisateurs avec des conducteurs réalisant des services de transport. » De l’utilisation exponentielle de l’application est née l’expression « ubérisation » = économie liée à la pratique numérique mobile.