Nous sommes en 2035 et l’histoire que nous allons vous raconter est celle de Gallya, une jeune femme incarcérée depuis 2015. Tout au long de son incarcération elle parvient à tenir scrupuleusement son journal intime qui nous en apprendra d’avantage sur ses conditions de vie ces 20 dernières années au sein de Carcérocity.

LE SYSTÈME CARCÉRAL en 2015

24 octobre 2015 – « Cher journal, accusée de double homicide volontaire je me retrouve entre quatre murs. Je suis coupable du meurtre de mon beau père. Il battait ma mère depuis des années et a fini par la tuer. J’ai tenté de la défendre mais j’étais trop faible. Il a essayé de s’en prendre à moi, son arme de service était posée sur la table… Je ne voulais pas l’abattre, mais je devais me protéger. Je me sentais démunie, il a tué ma mère, ma seule famille. Je n’ai plus personne. Mes amis ont tous disparu… Après tout, il paraît que je suis un danger. La sentence est tombée, je suis condamnée à 30 ans de prison. Nous sommes entassés les uns sur les autres, il fait froid, tout est sombre. Je crois que l’air traverse les murs. L’éclairage et les prises de courant fonctionnent une fois sur deux, l’interphone d’urgence lui, ne fonctionne pas du tout. Et je ne parle même pas des douches communes. Quatre ou cinq douches sur dix fonctionnent.« 

Extraits de la série Shameless US, des documentaires Nancy Grace Goes Behind Bars et Lockdown, © Showtime, HLNTV, National Geographic

Le système carcéral en 2015 était confronté à certains problèmes majeurs liés à la surpopulation et à l’hygiène, mais aussi au manque de personnel et de formations. Selon un rapport législatif publié par l’Assemblée Nationale le 8 octobre 2015, les 187 prisons françaises comptaient 66 864 individus détenus pour 57 759 places. Le taux d’occupation dans les maisons d’arrêts s’élevait en moyenne à 134%. Le nombre de places de prison manquantes pouvait être estimé à au moins 20 000. On constate que la France a souvent eu recours à des condamnations liés aux non respect des règles d’hygiène. Après avoir été condamnée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme en 2009 concernant ses conditions de détentions à la maison d’arrêt de Nancy, la France est une fois de plus montrée du doigt par le photographe Grégoire KORGANOW, qui dresse un constat effroyable sur les conditions de vie des détenus de la prison des Baumettes à Marseille.

Le photographe Grégoire Korganow a accompagné le Contrôleur général des lieux de privation de liberté à la prison des Baumettes, à Marseille.
Le photographe Grégoire Korganow a accompagné le Contrôleur général des lieux de privation de liberté à la prison des Baumettes, à Marseille.

20 janvier 2018 – « Cher journal je viens d’apprendre que je vais être transférée dans une nouvelle prison. Les travaux à Carcérocity sont maintenant terminés. Tous les prisonniers vont être déportés dans cette nouvelle ville spécialement conçue pour les prisonniers. Elle est éloignée de toute civilisation. Je suis dans le bus, je ne suis pas du tout à l’aise dans ma combinaison, je n’ai que mes pieds menottés, je profite de l’occasion pour t’écrire. Je m’éloigne de plus en plus de la ville, il n’y a pratiquement plus rien autour de moi… Je ne distingue que de vastes champs et la route de campagne cabossée que nous empruntons me fait rebondir sans arrêts. Je vais devoir te laisser, je n’arrive plus à écrire, je commence à être malade avec tous ces virages. À bientôt mon journal, tu es à présent le seul lien qui me reste. »

Extraits de la série américaine Shameless (John Wells Productions), saison 4, épisodes 6 et 11, © Showtime

LE FONCTIONNEMENT DE CARCEROCITY

21 janvier 2018 – « Cher journal, je suis arrivée à Carcerocity. La ville est inexistante. Il n’y a que des champs autour de moi, la prison est immense. Ma tenue est orange comme tous les autres détenus. On dirait une secte habillées comme ça. »

Face au surpeuplement des prisons, le gouvernement a du trouver une solution rapide à mettre en place et efficace sur le long terme. Les campagnes désertes, les champs inexploités et les no man’s land  constituaient le terrain parfait pour construite la plus grande prison jamais vue : Carcerocity. Construire un village de prisonniers avec de grandes capacités d’extension a été le projet le plus ambitieux en matière de constructions carcérales. Plus qu’un projet architecturale de grande ampleur, le but de Carcerocity était de construire une ville autosuffisante pouvant aisément couper tout lien avec le reste de la civilisation.

13 mars 2020 – « Cher journal, je t’ai abandonné pendant longtemps… Je dois être prudente, si ils te découvrent ils te détruiront. Je suis arrivée depuis deux ans. Je suis dans le quartier de haute sécurité et ma cellule est minuscule. Il n’y a personne autour de moi. Je suis dans un quatre mètres carrés. Les dames de la sécurité ont enregistré mon empreinte digitale qui me permet d’entrer et sortir de ma cellule. Cela me fait penser au pointage qui avait lieu dans les usines autrefois. Ainsi tous mes faits et gestes sont contrôlés. Je n’ai pas droit aux balades quotidiennes et je ne partage pas mes repas avec les autres détenus. J’ai aussi remarqué que la prison était divisée en deux. J’ai encore du mal à m’y habituer…« 

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Photo Synthèse de la future Prison de Beauvais crédit photo- S.C Batiactu

Imaginez une prison, battit à l’échelle d’une ville délimitée par des murs en béton, régie par la robotique et contrôlée par des drones. Carcérocity est le résultat de la surpopulation que les prisons ont connu ces 20 dernières années. Un système carcéral basé sur le contrôle des individus rendu possible par l’évolution des nouvelles technologies.

Bande annonce du Film Fortress réalisé par Stuart Gordon en 1993

Carcérocity est divisée en deux grandes parties distinctes. Les courtes peines où les visites régulières des proches sont autorisées occupent la partie Ouest de la prison.  Les détenus sont deux par cellules et travaillent dans le secteur agricole et dans l’entretien. Les peines lourdes dont Gallya fait partie sont placées dans l’aile Est. Les visites n’y sont pas acceptées, les détenus sont seuls dans leurs cellules. Leurs plateaux repas leur sont distribués via un système de trappe de sorte qu’ils n’ont aucun contact avec les surveillants. Leurs cellules sont appareillées d’une douche, d’une toilette et d’un lit. La journée, les détenus  effectuent des travaux à la chaine dans les usines placées autour de la prison. Ils ne parlent à personne, ont chacun leurs tâches quotidiennes à effectuer, et ne doivent même pas se regarder.  Ces détenus sont seuls et ne peuvent posséder aucun objet personnel. Gallya a réussi à récupérer quelques feuilles et un stylo pour continuer la rédaction de son journal, seul moment de distraction de sa journée, et seul moyen de communication. Ce moment de répit quotidien est devenu pour elle l’unique but de sa journée, un échappatoire nécessaire à son bien être. 

24 avril 2021 – « Cher journal, aujourd’hui je travaille. Il y a une usine tout en bas qui traite les eaux usées. Le travail à la chaîne à une grande importance dans mon secteur. J’ai des horaires à respecter pour le réveil, le déjeuner, la pause ainsi que le dîner. Les gens ne parlent pas entre eux, je me sens vraiment seule. C’est l’heure de ma pause déjeuner, je dois m’isoler dans ma cellule pour manger seule, les gens autour de moi sont semblables à des machines, ils ont tous des gestes répétitifs et ne montrent aucune émotion. « 

Les détenus sont contrôlés une fois par mois à l’aide de tests physiques et psychologiques pour déterminer leurs états mentaux et leurs conditions. Cette série de tests tient lieu de suivi psychologique et permet de les cerner et de déterminer leur niveau de criminalité et leur évolution au fil des mois. Ce contrôle mensuel représente la seule aide médicale à laquelle les détenus ont accès. À l’aide capteurs sensoriels, de lunettes à réalité augmentés et de questionnaires, les détenus sont mit dans des situations à risque et leur capacité à se maitriser et à réagir positivement constituent une grande partie des résultats pris en compte. À l’issue de cette série de tests qui occupe une majeur partie de la journée, un bilan complet de santé est dressé pour chacun des prisonniers ce qui détermine la suite de leur vie en prison.

30 octobre 2029 – « Aujourd’hui je suis convoquée. J’ai réussi les tests. Je ne sais pas encore ce que cela signifie. Tous ces tests me déplaisent, j’ai l’impression d’être un animal analysé dans un laboratoire. Je préférerais parler à quelqu’un… Je ne me souviens plus de la sensation procurée par une conversation. Est-ce que je serais encore capable de discuter avec quelqu’un ? J’appréhende le jour de ma libération et le retour à la vie réelle.  » 

LA REINSERTION

2 septembre 2035 – « Cher journal ! Je suis apte à quitter la prison ! Je n’en reviens pas ! J’ai réussi tous les tests depuis le début ! A l’issu de mon dernier test mensuel, j’ai été déclarée apte à être réinsérée dans le monde. La date de ma libération est établie, dans une semaine je quitte les lieux. Je vais être transférée dans un secteur plus libre, je pourrais côtoyer les autres détenus, leur parler et voir la couleur du ciel. Je suis tellement contente et excitée ! »

Les détenus parvenant à réussir positivement cinq tests d’affilé sur une période limitée dans le temps obtiennent un laisser passer vers la liberté et un raccourcissement de leur peine. Avant d’être relâchés dans la nature, ils sont envoyés une semaine dans l’aile des peines courtes afin de procéder à leur sociabilisation. Sans suivi particulier, ils sont mêlés à d’autres détenus, partageant leur repas, leurs journées de travail et leurs cellules. Après des années d’isolement total, ils doivent réapprendre à vivre en communauté, à dialoguer et à adopter un comportement jugé normal. 

 4 septembre 2035 – « Dans quelques jours, je retournerais à Paris. Je ne sais où je vais aller ni ce que je vais faire. Je serais constamment surveillée, on m’installera des lentilles munies d’une webcam pour savoir en permanence ce que je verrais, une puce thermomètre permettant de mesurer au degré près mon état d’instabilité et mes changements d’humeurs et un drone me suivant en permanence pour me géo localiser à chaque instant. J’ai peur de déraper. J’ai l’impression d’être un cobaye et de n’avoir droit à aucun faux pas. « 

Extrait de la série américaine Shameless (John Wells Productions), saison 4, épisode 6, © Showtime

7 septembre 2035 – « Mon cher journal, demain je serai enfin libre, j’ai un peu peur, je ne sais pas à quoi ressemble la vie réelle après toutes ces années enfermées. Je termine aujourd’hui ma semaine de sociabilisation pour apprendre à me comporter normalement en présence d’autres individus. J’essaie de me comporter normalement et de copier au détail près les réactions de mes co-détenus. « 

8 septembre 2035 – « Cher journal, je vais à Paris. Je porte des lentilles et je suis tatouée d’un code barre qui permettra d’accéder à mon dossier. Je suis comme marquée au fer rouge, tout le monde va remarquer que je suis une ancienne détenue. Les gens que je rencontrerais vont-ils bien vouloir me parler? Je n’ai pas de famille, pas d’amis, aucune ressource. Je suis livrée à moi-même, j’ai peur de tout rater »

C’est donc à l’issu de vingt ans d’emprisonnement que Gallya a été envoyée à Paris sans ressources financières, sans famille, sans aucun ami, sans profession mais pourvue d’une surveillance 2.0 sans faille.

L’état Français a accordé à la jeune femme une place dans un foyer durant un mois ainsi qu’une aide financière. À l’issue de cette période, Gallya devra se débrouiller par ses propres moyens, posséder un travail et un logement. Le chômage est en hausse perpétuelle et malgré leurs quotas à respecter, les entreprises possèdent peu de postes vacants. 

10 novembre 2035 – « Cher journal, ce jour marque le début de ma nouvelle vie. Je viens de décrocher un travail de serveuse dans une brasserie. J’espère réussir ma période d’essai, mon patron m’a dit qu’il appliquerait la tolérance zéro. J’ai fini par m’habituer au bruit du drone au dessus de ma tête et aujourd’hui j’ai ri. Je ne me souvenais plus de cette sensation. Peut-être que je commence à être heureuse. Je vais arrêter de t’écrire maintenant et je ne reviendrais plus. Je veux laisser mon ancienne vie derrière moi et tu en fais partie. Adieu fidèle compagnon et merci pour ton soutien. »

Capture d’écran (123)Capture ShamelessImages issues de la série américaine Shameless (John Wells Productions), saison 5, épisode 1, © Showtime