Article original : Nicole Catherine, Le cyberharcèlement, ou l’agression par internet (3), The Conversation, 4 novembre 2015

Editorialisation : Céline P et Elodie P

Le Harcèlement est un fléau dans la société, plus particulièrement dans les établissements scolaires qui fait plusieurs milliers de victimes par an. Avec l’arrivée d’Internet et des réseaux sociaux, le harcèlement scolaire a pris une autre dimension. 

Source: Photo de Terimakasih0 – Pixabay.com

Extraits de l’ouvrage « Le Harcèlement scolaire » aux Presses Universitaires de France, collection « Que sais-je? », novembre 2015.

Le cyberharcèlement affecterait 15 à 25 % des jeunes selon les pays, dont 9 % concernent la tranche d’âge des 9‐10 ans.

Peu d’études portent sur le cyberharcèlement. Il s’en dégage des résultats encore [contradictoires]. De surcroît, la façon dont les jeunes utilisent les médias reste encore très obscure pour les adultes et surtout évolue très vite, ce qui complique la tâche des chercheurs.

Les garçons plus harceleurs que les filles

Ainsi, parce qu’Internet permet de colporter plus facilement des rumeurs sans recourir à la force physique, on aurait pu penser que la différence entre garçons et filles allait se réduire, voire tourner en défaveur des filles. Rien de tel, pourtant, n’est démontré.

Toutes les études tendent à prouver que garçons et filles sont également concernés par le cyberharcèlement. Les garçons sont plus harceleurs (8 %) que les filles (3 %). Une étude menée aux Pays‐Bas fait état d’un taux très supérieur : 18,6 % des garçons seraient harceleurs contre 13,4 % des filles. Globalement, les filles sont plus souvent que les garçons victimes de harcèlement, que ce soit sur Internet ou à l’école.

Les études qui se penchent sur la continuité qu’il existe entre le harcèlement à l’école et le cyberharcèlement sont elles aussi contradictoires. Pour certaines, il existe un lien très fort entre l’un et l’autre. Pour Catherine Blaya , les cybervictimes sont aussi victimes de harcèlement à l’école et les agresseurs en ligne sont aussi agresseurs dans la vie.

 

Les victimes-agresseurs

Cette étude souligne cependant un fait important qui donne à réfléchir sur la dynamique du harcèlement : les agresseurs du Net sont aussi fréquemment impliqués dans la vie réelle comme victimes ou témoins. Le Net constituerait pour eux un moyen de se venger. Certains auteurs vont jusqu’à en conclure que les intimidations sur le Net ne devraient pas être considérées comme du harcèlement, car la victime trouverait là un moyen de se défendre et de rendre la pareille. Il n’y aurait donc pas de déséquilibre dans la relation. Pour ces auteurs, la définition de ce qu’est le harcèlement à l’école ne saurait s’appliquer stricto sensu aux phénomènes observables sur le Net.

Retenons la définition proposée par l’organisme américain Cyberbullying Research Center : il y a cyberharcèlement lorsque : 

«Sur le Net, on se moque de manière répétée d’une autre personne ou qu’on la harcèle par courrier électronique, ou quand on poste quelque chose en ligne à propos d’une autre personne qu’on n’aime pas ».

En appliquant cette définition à un échantillon de 4 000 élèves âgés de onze à dix‐huit ans, on obtient un taux de 20 % de victimes, de 20 % d’agresseurs et de 10 % de sujets qui sont à la fois agresseurs et victimes. Ce chiffre, nettement supérieur à celui du harcèlement observé à l’école, tendrait à montrer que les jeunes impliqués dans la première forme de harcèlement sont très différents de ceux qui sont impliqués dans la seconde.

C’est ce que semble montrer l’enquête de Violaine Kubiszewski : sur 738 collégiens d’Indre‐et‐Loire, 66 % des cybervictimes, 61 % des cyberagresseurs et 61 % de cyberagresseurs‐victimes n’ont rien à voir avec le harcèlement à l’école. Seuls 20 % des agresseurs sur le Net le sont aussi à l’école.

Pour le cyberharcèlement, il conviendrait donc d’établir une typologie différente. En effet, on constate que ceux qui ont recours à la cyberviolence, qu’ils soient victimes ou agresseurs, ont un niveau d’empathie inférieure aux jeunes non impliqués. Ils font aussi preuve d’une plus grande agressivité. Par ailleurs, les victimes‐agresseurs sont plus nombreuses dans le cyberharcèlement. Il est donc indéniable que l’anonymat permet à un certain nombre de victimes de se venger.

Les différents outils du cyberharcèlement

Ces faits corroborent les travaux de Catherine Blaya, cités précédemment. Cependant, Violaine Kubiszweski montre que les agresseurs sont plus asociaux qu’agressifs et enfin que les victimes‐agresseurs et les agresseurs sont de gros consommateurs d’écran (devant lequel ils passent plus de trois heures par jour).

Tous les auteurs s’accordent sur un point : les cyberagresseurs harcèlent moins durant les vacances, sans doute parce que le cyberharcèlement concerne les jeunes d’un même établissement et d’un même niveau. Enfin, si les filles sont touchées au même titre que les garçons par le cyberharcèlement, les outils de communication varient en fonction du sexe. Les filles utilisent plus volontiers le téléphone et les textos ainsi que les courriels, tandis que les garçons postent plus volontiers des vidéos compromettantes sur les réseaux sociaux.

Les victimes se disent plus affectées de voir diffuser des photographies, des vidéos ou des clips réalisés au moyen d’un téléphone portable plutôt que par des courriels désagréables ou des agressions sur les réseaux sociaux. Généralement même, « plusieurs chercheurs retrouvent des symptômes de détresse psychologiques plus marqués chez les victimes de cyberagression que chez celles d’agression traditionnelle ». Enfin, il semble qu’entre cyberviolence et climat scolaire il existe une relation significative : plus les conflits sont nombreux au sein de la communauté éducative, ou plus sont nombreuses les violences à l’intérieur de l’établissement, plus il y aura de harcèlement.


Vidéo officielle du gouvernement et d’associations contre le harcèlement, destinée aux enfants de primaires.

 

 

En savoir plus sur le Cyberharcèlement, par polito_elodie

Article original
Erica Chenoweth, Comment les réseaux sociaux aident les dictateurs, Slate, 21/11/2016

Éditorialisation :

Claire Koslowski, Camille Léonard, Youna Cabon–Abily 


Pour certains, les réseaux sociaux sont vus comme des outils de libération, à l’image du Printemps Arabe, mais ces derniers ont une part d’ombre. Ils peuvent également se révéler être des moyens de désinformation ou encore avoir des effets démobilisateurs.

Pour beaucoup, les réseaux sociaux ont été une aubaine pour les révoltes populaires –et il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Depuis le milieu des années 2000, l’essor de Facebook, Twitter et autres aura coïncidé avec une augmentation exponentielle des soulèvements et des insurrections.

Source : owni.fr – 02/10/2010

Que ce soit pour organiser des révolutions en Égypte ou en Iran, guetter les mouvements de troupes russes en Ukraine ou offrir aux manifestants soudanais des informations en temps réel, les réseaux sociaux semblent donner une longueur d’avance aux activistes.

L’évolution des utilisateurs actifs des principaux réseaux sociaux

Source : Réseaux professionnels – crédit SEJ – Mars 2016

Le point de vue est sensé –et, dans ces nouvelles technologies, il y a effectivement plusieurs moyens de venir en aide aux dissidents. Le plus évident, c’est sans doute que lorsqu’il s’agit de communiquer le «où, quand, comment et pourquoi» des rassemblements au plus grand nombre de manifestants, les réseaux sociaux abaissent significativement les coûts de l’information. On l’a vu par exemple avec Twitter et le mouvement Euromaidan (+ commentaire) de 2014 en Ukraine. D’autres plateformes, comme YouTube, peuvent contribuer à enseigner les bases d’une manifestation réussie et aider les militants à progresser sur le plan de l’organisation. Et quand les rassemblements physiques sont interdits, des sites comme Facebook ou Reddit font naître de nouvelles et virtuelles agoras, ouvertes à tous et quasiment impossibles à fermer.

La révolution égyptienne de 2011

Source : Agence France Presse, 2011

Du côté des optimistes, on peut aussi penser que les médias et les réseaux sociaux sont à même de créer des espaces de discussion sûrs en temps de conflit, où le peuple et les élites iront trouver des alternatives politiques malgré les censures officielles.

 

 

Le journaliste de l’émission Quotidien, Hugo Clément, est régulièrement en relation avec des casques blancs à Alep, et plus particulièrement Ismaël. Celui-ci rapporte via Skype ou Facebook ce qu’il se passe là bas, sa vie dans la ville en ruine, et l’évolution du conflit.

 

Et, évidemment, internet permet aux activistes de diffuser leur propre version des faits, détail qui a son importance lorsque les médias mainstream sont contrôlés par le gouvernement.

 

Quelle efficacité?

Dans les années 1990, près de 70% des campagnes de résistance civile ont été couronnées de succès.

Reste que malgré tout cet optimisme, ce qui est parfois qualifié de «technologie de libération» n’augmente pas, en réalité, l’efficacité des mouvements pro-démocratie. Certes, après l’avènement des communications numériques, les mobilisations de masse ont été plus nombreuses qu’avant. Mais il faut aussi rappeler combien le remarquable essor de la résistance non-violente s’était mis en branle bien avant internet. Depuis Gandhi et ses succès des années 1930 et 1940, la technique aura même joui d’une conséquente popularité.

Source : Occupy Wall Street News, 09/11/2011

Bref aperçu de l’impact de Gandhi sur la résistance passive et non-violente.

 

Et, de fait, la résistance non-violente a aujourd’hui perdu en efficacité, comparé à des périodes plus anciennes quand internet n’existait pas. Dans les années 1990, près de 70% des campagnes de résistance civile ont été couronnées de succès. Depuis 2010, le chiffre est tombé à 30%. Pourquoi?

Quelques raisons permettent de l’expliquer. En premier lieu, comme l’a méticuleusement documenté la politologue Anita Gohdes, les gouvernements savent tout simplement mieux se servir des réseaux sociaux que les activistes. Malgré ses premières promesses libertaires, Internet s’est ouvert à la surveillance commerciale et étatique, qui aura fait de l’anonymat, de la vie privée et de la confidentialité des objets archaïques. Le gouvernement russe, par exemple, a su infiltrer les communications de ses opposants pour anticiper et même réprimer la moindre manifestation. Des pratiques qui n’épargnent pas les démocraties. Aux États-Unis, l’injustifiable programme d’écoute généralisée de la NSA, ou la collaboration de Yahoo avec le gouvernement pour collecter des informations sur ses usagers ne sont probablement qu’un début. Il y a quelques semaines, on apprenait que certains services de police locaux (y compris là où j’habite, à Denver) surveillent les réseaux sociaux afin de moissonner des données sur leur juridiction. Si, par le passé, les gouvernements devaient consacrer de copieuses ressources à la détection de dissidents, le climat numérique actuel pousse les individus à afficher fièrement leurs opinions, leurs croyances et leurs identités politiques, sociales et religieuses –des données qui permettent aux forces de l’ordre et aux services de sécurité de les cibler bien plus efficacement. Évidemment, il existe quelques techniques pour protéger sa confidentialité, mais rares sont celles qui tiendront en échec des adversaires aussi tenaces.

 

Manifestation contre la loi sur le renseignement à Paris, le 13 avril 2015 / AFP

Ensuite, le tour socio-réticulaire pris par les mouvements populaires a dégradé l’expérience participative. Les activistes et les «slacktivistes» peuvent se mobiliser pour une cause pendant un temps, mais peinent souvent à s’engager totalement dans une lutte. Tisser la confiance dans des communautés marginalisées ou opprimées demande du temps, de l’énergie et de la persévérance, et les contacts humains doivent être fréquents et durables. Sans cette confiance et ce sens d’une unité interne, les mobilisations ont beaucoup plus de chances de s’étioler sous la pression. En prenant part à un activisme numérique, vous pouvez avoir l’impression de faire bouger les choses, mais comme le rappelle Evgeny Morozov, le véritable changement exige un dévouement et des sacrifices bien plus conséquents.

 

Laisser les mouvements aux plus radicaux

Troisièmement, les réseaux sociaux peuvent avoir un effet démobilisateur lorsqu’ils permettent à des intervenants armés de menacer les activistes ou même de s’en prendre directement à eux par des actions violentes et coordonnées. Par exemple, au cœur du soulèvement libyen en 2011, le régime de Mouammar Kadhafi allait s’emparer du réseau téléphonique mobile pour envoyer des SMS à la population et lui ordonner de reprendre le travail. Soit un glaçant avertissement –le gouvernement te voit et si tu veux persévérer dans la sédition, tu le paieras cher. Dans ce sens, les travaux des politologues Florian Hollenbach et Jan Pierskalla montrent qu’en Afrique, l’accès aux téléphones portables s’est accompagné d’une augmentation de la violence politique.

Inversement, si des militants témoignent sur les réseaux sociaux des violences dont ils ont été victimes de la part des forces de sécurité, les individus qui hésitaient à s’engager sont plus à même de rester chez eux à la manifestation suivante. Au lieu de mobiliser les foules indignées, les réseaux sociaux peuvent contribuer à rebuter les individus les plus prudents, et laisser les mouvements entre les mains des plus téméraires et des plus radicaux.

Un point sur Khaled Said: suite à son décès, les individus se sont particulièrement mobilisés sur les réseaux sociaux. Ce dernier a été battu à mort pendant la révolution égyptienne. Pour autant les revendications se sont principalement faites via les réseaux. Mais elle a tout de même été un des déclenchements de la Révolution (N.D.R.). Un article sur cet engouement.

Ce qui nous amène à un ultime et crucial désavantage:

Sur les réseaux sociaux, la désinformation peut circuler tout aussi vite (voire plus vite) que les informations fiables.

Source : 15/11/2016 – Désintox – production Arte/2P2L/Libération

Cette vidéo montre justement à quelle vitesse une fausse  information peut circuler sur internet, et plus particulièrement avec les réseaux sociaux.

Que des trolls russes aient pu tirer profit des clivages de l’environnement informationnel et jouer sur le résultat de l’élection présidentielle américaine est un cas d’école. Et la désinformation se nourrit des biais de confirmation – notre tendance naturelle à sélectionner des sources et des informations qui renforcent nos croyances. Les réseaux sociaux sont devenus des fabriques à bulles si hermétiques qu’ils sont bien plus susceptibles de fragmenter les sociétés que de les unir derrière une cause commune.

 

La mobilisation de masse sapée

Un manifestant lors de la révolution égyptienne de 2011. Source: Essam Sharaf / Wikimedia Commons.

Et même les plus sérieux et les mieux intentionnés dans la fourniture et la lecture d’informations fiables et sourcées peuvent, à leur insu, causer des problèmes. En voyant la chute d’un tyran via les réseaux sociaux, les dissidents d’un pays voisin peuvent être incités à un soulèvement identique. En réalité, ils sont susceptibles d’ «importer» des tactiques et des méthodes observées au-delà de leurs frontières et de les appliquer prématurément à leur situation –avec des conséquences des plus désastreuses. Il suffit de regarder la Syrie ou la Libye pour s’en convaincre. Pour les activistes de ces pays, il aura été facile d’observer le Printemps arabe suivre son cours en Tunisie ou en Égypte, et de conclure qu’en rassemblant suffisamment de gens sur des places et des parcs, eux aussi allaient finir par renverser leurs autocrates en quelques jours. Mais cette conclusion faisait fi des longues années de mobilisation préalables et sous-jacentes aux soulèvements tunisien et égyptien, et elle aura poussé les Libyens et les Syriens à un excès de confiance quant au succès non-violent de leurs insurrections improvisées.

Les recherches de Kurt Weyland sur les révolutions de 1848 montrent que les dissidents retiennent les mauvaises leçons des éditions d’hier depuis des siècles. Une réalité que les réseaux sociaux exacerbent comme jamais, en encourageant la diffusion rapide de propos et de préceptes simplistes et en ignorant l’étude, la méthode, la patience et l’analyse.

«Là où les activistes se définissaient par leurs causes, ils se définissent aujourd’hui par leurs outils», écrivait Malcolm Gladwell en 2010. Ce qui est une très mauvaise chose quand il s’agit de construire et de faire durer des mouvements populaires. Reste qu’au lieu de voir dans ces récents échecs un échec général de la mobilisation non-violente, mieux vaut comprendre, avec davantage de complexité et de réalisme, que l’essor des réseaux sociaux a seulement sapé le succès des mobilisations de masse ? . Et que ce n’est pas forcément la technique qui est en tort. Ce sont les outils.