Article d’origine : http://www.internetactu.net/2013/03/04/les-objets-intelligents-nous-rendent-ils-betes/

L’internet des objets a fait une apparition récente mais remarquée dans nos quotidiens. Cette extension d’Internet à des choses ou des lieux du monde physique a été l’occasion pour de nombreux chercheurs de se questionner sur ce phénomène. Parmi ces chercheurs, Evgueny Morozov (@evguenymorozov), un chercheur biélorusse qui a tenté de répondre à la problématique suivante : les objets intelligents nous rendent-ils bêtes ?

L’exemple de la Poubelle Intelligente

Morozov prend pour commencer l’exemple d’une poubelle intelligente créée par un groupe de designers britanniques et allemands. A chaque fois que vous en ouvrez et refermez le couvercle, cette poubelle prend une photo qui permet l’analyse de vos déchets, et elle partage cette photo avec vos amis Facebook. L’idée étant, évidemment, de vous rendre vigilant en matière de recyclage de vos déchets et de gaspillage alimentaire et, le cas échéant, d’influer sur vos comportements. Morozov voit là la convergence de deux tendances qui travaillent en profondeur le monde qui nous entoure. Tout d’abord la prolifération d’objets connectés – ce qu’on appelle l’internet des objets -, d’objets qui ne sont plus bêtes et passifs, mais qui, avec l’aide d’un peu d’intelligence artificielle, peuvent distinguer un comportement responsable d’un comportement irresponsable, et même punir le comportement irresponsable et valoriser le comportement responsable, ceci en temps réel. La seconde tendance, c’est la possibilité, via Facebook et Google, de socialiser cette nouvelle interaction avec l’objet, de la rendre visible à nos amis. Ce sont là les ingrédients essentiels de ce qu’on appelle les technologies intelligentes.

Image : Un profil augmenté de ses déchets sur Facebook, via le projet BinCam.

 

Test du projet Bin Cam.

Des objets intelligents ou inquiétants ?

Pour Morozov, certaines de ces technologies sont relativement inoffensives et pas fondamentalement révolutionnaires – la montre qui vibre quand vous êtes poké sur FB, la balance qui twitte votre poids à vos followers sur Twitter ou le pilulier qui alerte votre docteur si vous oubliez de prendre vos médicaments. Mais d’autres technologies intelligentes ouvrent des perspectives plus inquiétantes. Car beaucoup de penseurs de la Silicon Valley voient là le moyen d’améliorer les comportements. Ce n’est plus de l’ingénierie de produit, mais de l’ingénierie sociale. Et Morozov de remarquer une tendance chez ces penseurs de la Silicon Valley à designer le monde ou la réalité comme broken, cassés, brisés. « Des voitures intelligentes aux lunettes intelligentes, écrit-il, cette « intelligence » est considéré par la Silicon Valley comme le moyen de transformer la réalité sociale d’aujourd’hui et les âmes désespérées qui l’habitent. » Mais il y a pour Morozov motif à s’inquiéter de cette révolution qui se profile.

« A mesure qu’elles deviennent plus intrusives, explique-t-il, les technologies intelligentes risquent de toucher à notre autonomie en supprimant des comportements que quelqu’un, quelque part, aura désignés comme indésirables. Les fourchettes intelligentes nous informent que nous mangeons trop vite. Les brosses à dents intelligentes nous incitent à passer plus de temps à nous brosser les dents. Les senseurs de nos voitures peuvent nous dire si nous conduisons trop vite ou freinons trop brutalement. »

Morozov ne nie pas l’utilité de ces informations, mais il met en garde contre le fait qu’elles peuvent intéresser des institutions qui ont tout intérêt à surveiller nos comportements. A commencer par les compagnies d’assurance, qui offrent déjà des réductions sur leurs polices aux conducteurs qui acceptent d’installer des senseurs intelligents dans leur voiture. Combien de temps faudra-t-il pour que ce soit obligatoire pour avoir une assurance ? demande Morozov.

 Ca fait l’actu: Des hackers Chinois prennent le contrôle de voitures Testa à distance, cliquez ici

Les objets connectés et les français.

Une intelligence à nuancer

Pour lui, il est essentiel de faire la différence entre « bonne intelligence » et « mauvaise intelligence ». Et privilégier évidemment celle qui nous laisse le contrôle total de la situation et a comme seul but d’améliorer la prise de décision en fournissant des informations. Morozov considère comme « mauvaises » les technologies qui prennent une décision à notre place et interdisent certains comportements. Il écrit:

« Le problème de beaucoup de ces technologies est que leurs concepteurs, tout à leur idée de dénicher les imperfections de la condition humaine, s’arrêtent rarement pour se demander combien de frustration, d’échec et de regret il est nécessaire pour que le bonheur et le sentiment d’accomplissement aient du sens. Bien sûr c’est formidable quand les objets qui nous entourent fonctionnent bien, mais c’est encore mieux quand, accidentellement, ils cessent de bien fonctionner. C’est comme cela, après tout, que nous gagnons un espace pour prendre des décisions – dont la plupart sont indubitablement très mauvaises – et que, d’échecs en erreurs, nous murissons jusqu’à devenir des adultes responsables, tolérants au compromis et à la complexité. Ces espaces d’autonomie seront-ils préservés dans un monde rempli de technologies intelligentes ? » se demande Morozov.

Un exemple de la pensée de Morozov, la fourchette intelligente qui calcule le temps entre chaque bouchée. Utile ou gadget ?

Ce qui se profile, c’est notre infantilisation, voire la pauvreté intellectuelle. Le monde transformé en un lieu dont toute erreur est bannie, où il est impossible de dévier de la voie tracée. Un monde qui ressemble plus à une usine tayloriste qu’à une incitation à innover. Car, selon lui, « tout artiste ou chercheur le sait, sans un espace protégé, et même sanctuarisé, où l’erreur est possible, l’innovation cesserait d’exister. » Morozov ajoute : « Des technologies intelligentes, au sens humain du terme, ne devraient pas avoir pour fonction de trouver les solutions pour nous. Ce dont nous avons besoin, c’est qu’elles nous aident à résoudre les problèmes » 

Il conclut :

« Si les designers de ces technologies ne prennent pas acte de la complexité et de la richesse de l’expérience humaine – avec ses failles, ses défis et ses conflits -, leurs inventions finiront dans la poubelle intelligente de l’Histoire. » 

Intelligents ou dangereux, ces objets aujourd’hui font désormais partie de nos quotidiens. Sur le site du ministère de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche une catégorie a fait son apparition, une catégorie «enseignement technonologique» . De quoi présager l’utilisation et l’intégration des objets conectés dans l’enseignement des futurs générations.

Pour aller plus loin: Réfléxion relayée par Bernard Benhamou sur les technologies dites « invisibles », disponible sur Cairn

Editorialisation: Adeline G

Voyage vers la salle de classe du futur

Nous sommes en 2035 à Paris, Alexandre Fournier, jeune professeur de Sciences de la Vie et de la Terre, rend visite à sa mère Mathilde, ancienne professeur à la retraite et son petit frère Louis, lycéen. Cette visite va engendrer un conflit de génération sur les méthodes de travail dans une salle de classe connectée.


Alexandre FOURNIER, un professeur passionné

Alexandre, 35 ans, vit seul dans un appartement à Villeneuve-La-Garenne (92390). Il est, depuis maintenant 9 ans, enseignant de Sciences de la Vie et de la Terre dans un collège au cœur de Paris. Alexandre donne 25 heures de cours par semaine et gagne 1700€ par mois. Il se contente d’un salaire de classe moyenne afin de faire de son métier une passion. Il adore transmettre ses connaissances aux plus jeunes et apprécie sa fonction de professeur principal.


Mathilde et son fils cadet, Louis reçoivent la visite de l’aîné Alexandre. Ils se réunissent autour d’un diner à l’occasion de Noël. Mathilde, 65 ans retraitée depuis peu, exerçait le métier de professeur de français au lycée. Elle a des valeurs traditionnelles et éprouve une aversion pour les nouvelles technologies. Son fils Louis, âgé de 16 ans baigne dans ces technologies ce qui a le don d’exaspérer sa mère.

Le repas se déroule à merveille jusqu’au moment où Mathilde interroge son Alexandre sur son travail et que ce dernier, tout excité répond « Ça se passe très bien, on a même reçu le dernier modèle de tableau électronique vendredi dernier, je suis pressé de l’essayer avec mes élèves.» La mère, dans l’incompréhension demande « Un tableau électronique ? Qu’est-ce que c’est que ça encore ? » il lui explique qu’il s’agit de la dernière version de l’interface qui contrôle la salle de classe et ses dispositifs, tels que les tablettes des élèves.

L’hyper-connexion : notre destin

1. Tableau électronique, servant de terminal. Il a pour fonction de relier l’appareil à un système informatique d’une salle de classe. 2.Les tablettes qui sont connectées et dépendantes du tableau électronique.

Après son explication, Mathilde, irritée riposte « Vous n’en avez pas marre d’inventer des nouvelles machines tous les jours ? Bientôt vous serez tous remplacés par des robots et tu n’auras même plus de boulot ». Avec humour, il réplique « Mais n’importe quoi maman, t’es restée bloquée dans les années 2000 ou quoi ? ». Il lui explique que le savoir et l’information sont deux notions distinctes. L’information est un ensemble de données qui n’a pas de valeur si elle n’est pas couplée à la connaissance transmise par un professeur. Celui-ci détient le savoir et l’expérience pour interpréter l’information et pour encadrer les élèves. D’ailleurs, Mathilde n’est pas la seule à prédire l’extinction du professeur dans les salles de classe au profit d’un professeur virtuel. Dans cet article, le Figaro s’interroge sur le portrait du professeur du futur ainsi que le rôle qu’il aura à jouer dans une salle de classe. Pas très convaincue, Mathilde rétorque à son fils « mais avec toutes vos évolutions, ce sont TES Apple, Intel et Microsoft qui s’en mettent plein les poches pendant que vous, vous êtes aliénés à leurs machines. Où sont passés les livres en papiers ? Tu sais, à mon époque, l’école mettait à disposition une salle informatique, mais l’essentiel des connaissances étaient enseignées par un professeur ». Il répond « Je suis d’accord maman, mais le marché pédagogique a évolué, hier c’était les maisons d’édition qui étaient leader et aujourd’hui ce sont les entreprises spécialisées dans le développement des nouvelles technologies qui produisent des manuels en formats numériques, des livres, et des autres supports de travail ». Mathilde ajoute « Regarde les résultats scolaires de ton frère ! Ils sont catastrophiques à causes de vos classes trop connectées ». Louis excédé par l’attaque de sa mère, précise que l’école constitue un espace fermé au monde mais avec une fenêtre sur l’univers « Je ne peux même pas me connecter sur les réseaux sociaux en cours, tous ces sites sont bloqués pour favoriser notre réussite scolaire. Mes mauvaises notes sont plus dues à mon manque de sérieux qu’à la méthode de travail utilisée en cours » dit-il. Alexandre explique à sa mère que les salles de classes étaient vouées à muer vers une nouvelle forme, plus numérique, plus connectée, qui serait à l’image de son temps. Il indique à Mathilde que des recherches sur l’aménagement des salles de classe ont été effectuées notamment par le laboratoire de la salle de classe du futur à Bruxelles, qui a étudié quel serait l’aménagement optimal de la salle de classe du futur, afin de maintenir l’attention des élèves en cours, et proposer un dispositif en accord avec son temps. « Les salles de classes sont bien passées de la craie, au feutre, au projecteur maman, ça n’a pas finit d’évoluer. » 

Schéma de la salle de classe du future par le Future Classroom Lab
Schéma de la salle de classe du futur par le Future Classroom Lab

Alexandre rajoute qu’à l’époque de Mathilde des inégalités concernant les fournitures scolaires subsistaient. En effet, les élèves n’avaient pas tous à leur disposition des ordinateurs ce qui provoquait une différence de travail et de résultats scolaires. Certains élèves apportaient leurs propres ordinateurs ou tablettes avec eux au lycée. C’est le BYOD (Bring Your Own Device), à présent, les élèves n’ont plus à apporter leur outils personnels, car à la rentrée ils disposent tous d’un appareil fourni par l’établissement et restitué en fin d’année. 

Cette discussion a permis à Mathilde de mieux comprendre les évolutions positives du travail d’un enseignant. En effet, cela permet d’avoir un meilleur suivi personnel des élèves, de réduire l’absentéisme en cours grâce au dynamisme qu’apporte les outils pédagogiques et d’améliorer l’attention des élèves en cours. Cette démarche de réaménagement de l’espace de travail à déjà fait ses preuves dans des milieux d’entreprises, comme Google, ou l’espace de travail a été étudié afin d’améliorer la productivité des employés et leur bien-être, ce qui a suscité de meilleurs résultats des salariés comme l’explique cet article de l’Humanité. Cependant, entêtée, Mathilde reste convaincue que ce n’est pas bénéfique au système scolaire.

Mathilde n’est pas la seule à être de l’avis que la surenchère technologique à l’école ne profite pas aux élèves. Cet article relate une étude menée aux États-Unis, sur les résultats des élèves dans le cadre d’une pédagogie « high-tech » qui démontre que contrairement aux idées reçues, les résultats des élèves ne progressent pas plus qu’on ne pourrait le croire et révélerait même une tendance à la stagnation. L’utilisation des technologies numériques n’aurait donc pas d’impact direct sur les résultats scolaires des élèves. 

Téléportons-nous en 2035

A l’aube du XXIe siècle, cette tendance à vouloir reconfigurer l’aménagement d’une salle de la classe s’affirme auprès de chercheurs, de médecins et d’enseignants, comme l’atteste cet article du café pédagogique sur l’aménagement des salles de classe, ou encore cette description de la salle de classe du futur par le docteur Dieter Breithecker.

André Roux, professeur et consultant en pédagogie et technologie numérique proposait déjà en 2011, un projet de travail sur la transformation d’une salle classe du futur sur son blog.

Dans la vidéo ci-dessous, Intel propose sa vision très futuriste de ce à quoi devrait ressembler une salle de classe d’ici quelques dizaines d’années et offre une bonne representation de la façon dont laquelle la technologie sera mise à profit dans l’environnement pédagogique dans les années futures.

Dans la vidéo suivante nous avons un autre aperçu de la salle de classe du futur et de l’usage de la technologie dans l’éducation par l’Unité des Nouvelles Technologies Educatives.

 

Et selon vous, à quoi ressemblera la salle de classe du futur ? Que pensez-vous d’un espace pédagogique plus connecté, baignant dans les technologies numériques ?

Pour aller plus loin…

Future Classroom Lab en France 

La salle de classe idéale existe: elle est équipée de rocking chairs par Slate.fr

Par Cindy Pradel, Nadia Ghoualem, Salma Benkirane.